Semper Adhuc s’est construit une place à part dans la micro-horlogerie, en partant d’un point que beaucoup de marques évitent, le mouvement vintage. Le principe est simple à énoncer et compliqué à exécuter, récupérer des calibres mécaniques suisses anciens, les remettre en état, puis les intégrer dans des montres neuves au dessin minimaliste. Résultat, une pièce qui n’est ni une pure vintage, ni une réédition, mais un objet contemporain avec un cur historique.
La marque est fondée en 2016 par Colin de Tonnac, horloger formé à Morteau puis passé par Patek Philippe à Genève, avant de lancer son projet depuis Bordeaux. Son parti pris, travailler au maximum avec des fournisseurs français pour le boîtier, le cadran, les aiguilles et les bracelets, tout en assumant une mécanique suisse ancienne, remise en service. Tu vois l’idée, moins de storytelling, plus de matière horlogère, avec une vraie question derrière, jusqu’où l’upcycling peut-il rester exigeant.
Colin de Tonnac lance Semper Adhuc en 2016
Le point de départ, c’est un horloger qui connaît la grande maison et ses standards. Colin de Tonnac passe par le Lycée Edgar Faure à Morteau, une filière qui forme à l’établi, au démontage, au réglage, au diagnostic. Puis il part à Genève et travaille chez Patek Philippe. Cette trajectoire compte, parce qu’elle explique le refus du “vite fait”, même quand on parle de montres plus accessibles que le luxe genevois.
Le nom Semper Adhuc vient du latin, “toujours, jusqu’à maintenant”. Il colle au projet, faire passer un mécanisme d’une époque à une autre, sans l’enfermer dans une vitrine. La marque s’inscrit dans une tendance plus large, celle des ateliers qui veulent préserver des savoir-faire en sortant du neuf standardisé, mais elle le fait à sa manière, en assumant une montre de tous les jours, à trois aiguilles.
Dans les faits, la marque se positionne comme une maison française qui produit en France tout ce qui entoure la mécanique. Les boîtiers et cadrans sont réalisés à Sigoulès, dans le sud-ouest, et les aiguilles viennent de Morteau. Ce choix de filière est cohérent, il limite les intermédiaires et ancre le projet dans un tissu industriel réel, sans prétendre rivaliser avec les volumes suisses.
Il y a aussi une limite à reconnaître, l’équilibre entre romantisme et réalité économique. Remettre en route des mouvements anciens prend du temps, exige des pièces, impose des contrôles. Ce n’est pas une solution magique pour “faire moins cher”, c’est une autre manière de fabriquer, souvent plus lente. Et c’est là que la marque se distingue, elle vend une démarche d’upcycling horloger, mais elle doit, à chaque série, prouver que la promesse tient sur la durée.
Le calibre A. Schild AS 1012 remis en service
Le cur mécanique mis en avant sur les premiers modèles, c’est le A. Schild AS 1012, un mouvement suisse à remontage manuel. A. Schild, basé à Grenchen, a été l’un des grands fabricants de mouvements en Suisse, et ce calibre fait partie de cette production qui a alimenté des générations de montres. L’idée de Semper Adhuc n’est pas de “copier” le passé, mais de récupérer des mouvements existants, devenus orphelins, et de leur redonner une destination.
Un point important, ces mouvements ne sortent pas d’un stock neuf. Ils sont anciens, parfois incomplets, parfois arrêtés depuis des décennies. La marque s’appuie sur une logique de restauration, avec contrôle, remise en état, et retour à une fiabilité d’usage. Dans l’absolu, c’est plus proche d’un travail d’atelier que d’un assemblage industriel. Et pour l’amateur, c’est aussi une autre relation à l’objet, tu ne portes pas un calibre “catalogue”, tu portes une pièce d’histoire remise en marche.
Ce choix mécanique impose des contraintes de conception. Un mouvement vintage a ses dimensions, sa hauteur, ses points de fixation, son architecture. Tu ne dessines pas un boîtier comme si tu partais d’un calibre moderne standard. Il faut adapter, caler, parfois concevoir des solutions pour que l’ensemble reste cohérent. C’est ce qui rend l’approche intéressante, elle force le design à dialoguer avec le réel, pas seulement avec une feuille blanche.
La nuance, c’est la question de la maintenance future. Un mouvement vintage peut être réparable, mais il dépend de la disponibilité de pièces et du savoir-faire pour intervenir dessus. C’est un argument fort pour les passionnés, mais il faut être clair, l’expérience n’est pas celle d’un calibre moderne produit à très grande échelle. Le projet tient si la marque garantit une capacité de suivi, et si l’acheteur accepte une horlogerie plus vivante, parfois moins “plug and play”.
Sigoulès et Morteau fournissent boîtiers, cadrans et aiguilles
Ce qui surprend, c’est le niveau d’engagement sur la fabrication française. Les éléments visibles, boîtier, cadran, aiguilles, sont confiés à des partenaires en France. Les boîtiers et cadrans sont produits à Sigoulès, dans le sud-ouest, et les aiguilles à Morteau, un territoire marqué par l’horlogerie et sa formation. La marque ne se contente pas d’un “assemblé en France”, elle essaie de construire une chaîne cohérente autour de la mécanique.
Cette organisation a deux effets. D’abord, elle donne une identité, tu n’es pas sur une micro-marque qui commande l’ensemble à un catalogue unique. Ensuite, elle permet une certaine maîtrise des détails, proportions, typographies, finitions, cohérence globale. Sur des montres minimalistes, le moindre écart se voit. Une aiguille trop large, une impression de cadran trop épaisse, une carrure trop massive, tout saute aux yeux.
Il y a aussi le choix de bracelets en cuir fabriqués en France, dans un esprit sobre, sans surenchère. Les informations disponibles mentionnent des bracelets en plusieurs teintes, avec une boucle ardillon en acier, gravée. Là encore, pas de complication marketing, c’est fonctionnel, pensé pour accompagner une montre de tous les jours. Et détail concret à retenir, l’entre-cornes est indiqué à 18 mm, un standard pratique pour trouver des alternatives si tu veux personnaliser.
La critique possible, c’est que la fabrication locale ne garantit pas automatiquement une exécution parfaite ni une disponibilité fluide. Les petits volumes, les ateliers spécialisés, les séries courtes, tout cela peut créer des délais et des variations. C’est le revers d’une production moins industrialisée. Pour une marque comme Semper Adhuc, l’enjeu est de transformer cette contrainte en force, en gardant une constance de qualité, série après série.
Instantanée, Immédiate et Inopinée structurent la collection
La collection s’articule autour de lignes aux noms marqués, L’Instantanée, L’Immédiate, L’Inopinée, avec des déclinaisons “Classique” et “Originale” selon les versions. La marque met en avant une esthétique sobre, moderne, et un retour à l’essentiel, des montres mécaniques à remontage manuel, pensées pour être remontées chaque jour. Ce rituel est central dans le discours, l’objet impose un geste, donc une présence.
Dans les descriptions disponibles, le cadran est l’élément le plus distinctif. On est sur des compositions épurées, en noir, blanc ou beige selon les variantes citées, avec une typographie et une mise en page volontairement décalées. La minuterie est souvent très présente, et le nom de la marque vient parfois se placer autour de l’axe central. Ce type de choix est risqué, parce qu’il peut diviser, mais il donne une signature visuelle immédiate.
Le positionnement est clair, des montres “time-only” accessibles au regard de la mécanique et de la fabrication, mais pas au prix d’entrée de gamme des micro-marques équipées de calibres modernes standard. Un repère chiffré existe, la marque a proposé un prix Kickstarter “early bird” à 1 125 , pour un prix public annoncé à 1 500 . Ce différentiel dit quelque chose, la marque a cherché à financer et à tester le marché, sans se placer dans une logique de discount permanent.
Il faut aussi parler de la rareté annoncée. La production est donnée pour être limitée à 150 montres par an sur la phase de lancement décrite. Ce chiffre n’est pas un gadget, il reflète la réalité d’un approvisionnement en mouvements anciens et du temps de restauration. Pour l’acheteur, cela renforce le côté unique, mais cela pose une question simple, la marque peut-elle grandir sans diluer son concept, ou doit-elle rester volontairement confidentielle.
L’upcycling horloger face aux micro-marques à mouvements modernes
Dans l’écosystème des micro-marques, beaucoup choisissent des mouvements automatiques modernes, fiables, disponibles, faciles à remplacer. Semper Adhuc prend l’option inverse, un upcycling centré sur des calibres anciens, restaurés, et une fabrication contemporaine autour. C’est une proposition plus complexe, mais aussi plus narrative au sens noble, l’histoire est dans la matière, pas uniquement dans un slogan.
Des comparaisons existent sur le marché, notamment des acteurs qui réhabillent des mouvements de montres de poche dans des boîtiers contemporains. La différence, c’est que Semper Adhuc reste sur une montre-bracelet de proportions classiques, sans chercher l’effet “pièce énorme” dictée par la taille d’un mouvement de poche. Pour un usage quotidien, c’est un point fort, tu gardes une lisibilité et un port plus naturel, tout en profitant d’un mécanisme ancien.
Ce modèle a des implications concrètes pour l’amateur. D’un côté, tu obtiens une montre qui a une âme mécanique réelle, avec un calibre qui a déjà vécu, puis a été remis en service. De l’autre, tu acceptes une part d’incertitude, chaque mouvement a son histoire, son usure, ses tolérances, même après restauration. C’est précisément ce qui peut séduire, mais il faut le dire, ce n’est pas l’achat le plus rationnel si tu veux uniquement un objet standardisé.
Un horloger indépendant, “Marc”, résumait le dilemme de façon très directe lors d’une discussion d’atelier, “sur un vintage restauré, tu dois être carré sur le contrôle, sinon tu vends du rêve et tu récupères des retours”. La phrase est rude, mais elle pointe l’exigence du concept. Si la marque tient son niveau de restauration et de suivi, elle peut installer une alternative crédible entre la vintage pure et la montre neuve standard. Et si elle n’y arrive pas, le marché la sanctionnera vite, parce que les passionnés pardonnent le style, pas les pannes répétées.
