Un Gallet au poignet d’un président américain, et pas n’importe lequel, Harry S. Truman. Des chronographes pensés pour des pilotes, des militaires, des sportifs, avec une obsession, mesurer le temps de façon fiable quand ça secoue, quand il pleut, quand la pression monte. La famille Multichron s’inscrit dans cette logique utilitaire, loin du chronographe décoratif.
Ce qui rend le sujet passionnant, c’est la combinaison rare entre ancienneté, innovations concrètes et diversité des variantes. On parle d’une maison dont l’histoire remonte à 1466 à Genève, et d’une marque structurée sous le nom Gallet & Cie dès 1826 à La Chaux-de-Fonds. Dans les années 1930, la marque met sur le marché des chronographes qui vont devenir des repères, du Clamshell étanche au Flying Officer multi-fuseaux.
Gallet, de Genève 1466 à La Chaux-de-Fonds 1826
Le récit commence tôt, très tôt. La chronologie attribue à Humbertus Gallet une installation à Genève en 1466, ce qui place la lignée parmi les plus anciennes de l’horlogerie. À ce stade, on est dans l’histoire longue des ateliers et des corporations, bien avant la montre-bracelet. La marque telle qu’on la connaît se structure plus tard, avec l’enregistrement du nom Gallet & Cie par Julien Gallet en 1826, puis le déplacement de l’activité à La Chaux-de-Fonds.
Un point clé, c’est l’orientation vers des instruments de mesure et des marchés professionnels, avec une forte présence à l’export, notamment vers les États-Unis. Cette culture de l’outil se retrouve dans les chronographes, mais aussi dans les chronomètres et stopwatches. Exemple emblématique, deux chronomètres de poche associés au chronométrage des vols des frères Wright le 17 décembre 1903, dont l’un est conservé au National Air and Space Museum à Washington. Ce n’est pas un détail marketing, c’est une preuve d’ancrage dans la mesure du temps appliquée au réel.
Quand la montre-bracelet devient l’instrument de terrain, la marque se spécialise dans des modèles destinés à l’aviation, au sport mécanique, à l’industrie, et aux usages militaires. La famille MultiChron devient l’une des signatures du XXe siècle chez Gallet, avec des configurations pensées pour lire vite et déclencher sans hésiter. Ce positionnement explique pourquoi on croise des échelles tachymétriques, télémétriques, des lunettes tournantes, et des cadrans très chargés, tout ce que certains collectionneurs adorent, et que d’autres trouvent trop dense.
Petite nuance, cette densité graphique peut rendre l’entrée dans l’univers Gallet moins immédiate qu’une montre à trois aiguilles. Le charme est là, mais il faut accepter l’idée d’un cadran-outil, parfois exigeant. Dans une collection, un chronographe Gallet n’est pas forcément la pièce la plus “habillée”, mais c’est souvent celle qui raconte le plus de choses sur la fonction, l’époque, et la manière dont on travaillait avec un instrument mécanique.
MultiChron Regulator 1937 et Venus 140, lire l’action avant l’heure
Dans les années 1930, Gallet introduit des chronographes qui posent les bases de ce que la marque va défendre pendant des décennies. Un jalon important est la MultiChron Regulator, annoncée comme Multichron dès 1937 dans les publicités, avec des racines dans un chronographe-bracelet daté de 1936 et son cadran très spécifique. L’idée est simple, prioriser l’enregistrement d’un événement plutôt que la lecture classique de l’heure, ce qui colle à l’industrie, au laboratoire, au sport, et à certains usages militaires.
La configuration “régulateur” déplace l’affichage du temps dans un sous-cadran, souvent à 12 heures, pendant que l’action du chrono, secondes centrales et compteur de minutes, prend le rôle principal. On trouve des cadrans avec des échelles décimales ou des échelles de production, des codes hérités des chronomètres de poche. Cette approche est cohérente avec le mouvement cité pour ces pièces, le Venus 140, un calibre de chronographe manuel très utilisé à l’époque, choisi pour sa capacité à encaisser une utilisation répétée.
Ce parti pris “fonction d’abord” a une conséquence directe sur la collection. Un cadran régulateur Gallet, c’est une lecture moins instinctive pour l’heure courante, mais une lecture plus claire pour chronométrer. Si tu cherches une pièce à porter en toutes circonstances, ça peut demander un temps d’adaptation. Si tu cherches un chronographe qui assume son rôle d’instrument, c’est une proposition très cohérente, et surtout très identitaire.
Ce qui est intéressant, c’est que cette logique d’outil se retrouve ensuite dans des variantes plus grand public, sans perdre l’ADN. La marque va décliner la famille Multichron avec des compteurs 30 minutes, 12 heures, des cadrans plus “lisibles montre”, et des boîtiers plus protecteurs. On n’est pas dans une collection figée, mais dans une grammaire technique, où chaque détail, échelles, disposition, choix du calibre, sert un usage concret.
MultiChron Clamshell 1938, un boîtier étanche breveté en 1937
Le MultiChron Clamshell est l’un des arguments les plus solides quand on parle de Gallet comme pionnier du chronographe utilitaire. Le boîtier “Clamshell” est associé à une idée simple, protéger un chronographe de la poussière, de l’humidité et de la pluie, dans une période où l’étanchéité n’a rien d’évident sur un chrono à poussoirs. Le point factuel à retenir, c’est le brevet du boîtier en 1937, et une mise en avant du modèle en 1938 comme chronographe résistant, pensé pour des conditions difficiles.
Les données connues donnent un boîtier de 34,5 mm et un mouvement Venus 150 pour le Clamshell de 1938. Ce diamètre peut surprendre aujourd’hui, mais il faut le remettre dans les proportions de l’époque, et dans la recherche d’un instrument portable sous une manche, sans gêner les gestes. L’intérêt pour le collectionneur moderne, c’est justement ce contraste entre compacité et densité fonctionnelle, avec un cadran souvent très informatif.
Gallet présente ce chronographe comme capable d’affronter des environnements “high-intensity”, et cite des usages comme les courses de bateaux rapides ou des expéditions tout-terrain. Ce n’est pas une promesse d’étanchéité moderne en mètres, aucune valeur chiffrée n’est donnée ici, donc prudence, mais l’intention est claire, limiter les intrusions et rendre le chrono plus fiable sur le terrain. Pour une marque orientée aviation et sport mécanique, ce type de boîtier est une brique stratégique.
La nuance, c’est que “étanche” dans les années 1930 ne se lit pas comme en 2026. Si tu collectionnes et portes ce genre de pièce, la logique est de considérer le Clamshell comme une avancée historique, pas comme une montre à emmener sous la douche. Le vrai intérêt est ailleurs, dans le fait que Gallet a cherché tôt à résoudre un problème d’usage réel, protéger un mouvement de chronographe manuel exposé aux éléments, tout en gardant une montre portable et efficace.
Flying Officer 1939, Truman et le calcul multi-fuseaux
En 1939, Gallet introduit le Flying Officer, aussi appelé Flight Officer selon les appellations, un chronographe-bracelet avec calculateur de fuseaux horaires. L’idée est d’aider un pilote à gérer les changements d’heure en traversant des longitudes, avec une lunette tournante 12 heures et une liste de 23 villes imprimées en périphérie du cadran. Ce n’est pas un worldtime 24 heures au sens classique, c’est un système basé sur 12 heures, présenté comme pionnier dans cette approche.
Le modèle est associé à Harry S. Truman. Il est mentionné qu’un exemplaire très tôt a été présenté au sénateur Truman, et que Truman a porté un Flying Officer, y compris pendant sa période à la présidence. Pour l’histoire horlogère, cette association compte, parce qu’elle ancre l’objet dans une utilisation réelle et dans une iconographie politique forte. Ce n’est pas une “montre de célébrité” au sens moderne, c’est une montre-instrument qui se retrouve au poignet d’un décideur issu d’un contexte militaire et institutionnel.
Les spécifications connues côté fiche technique indiquent pour le Flying Officer un boîtier de 34,5 mm et le calibre Venus 150. Le choix du mouvement reste cohérent avec la période et avec le Clamshell. Ce qui change, c’est la complexité d’usage, tu ne chronomètres pas seulement, tu gères aussi un calcul de décalage horaire, utile pour des vols au long cours avec escales de ravitaillement, dans une époque où l’avion commercial et militaire structure de nouveaux itinéraires.
Il y a aussi un point historique intéressant, le Flying Officer est décrit comme l’une des premières montres-bracelets chronographes à être logée dans un boîtier résistant à l’eau, ce qui recoupe la logique Clamshell. Là encore, pas de chiffre d’étanchéité, donc pas d’extrapolation, mais une direction technique claire. Pour un collectionneur, ces pièces combinent trois choses recherchées, une complication pratique, une esthétique très marquée de cadran-outil, et une histoire documentée, dont l’épisode Truman reste l’un des plus cités quand on parle de Gallet.
Excelsior Park EP40, MultiChron Yachting et Pilot des années 1960
Après la Seconde Guerre mondiale, la culture du chronographe-outil ne disparaît pas, elle se transforme. Gallet continue à décliner des Multichron pour des usages spécialisés, et les années 1960 montrent bien cette diversification. Un exemple parlant, le MultiChron Yachting, annoncé autour de 1960, avec un compte à rebours de régate de cinq minutes. La fiche technique mentionne un boîtier de 37 mm et surtout le calibre Excelsior Park EP40, un nom qui parle immédiatement aux amateurs de chronographes manuels.
L’EP40 revient aussi dans les discussions autour d’autres Multichron, notamment des modèles Multichron 12 où l’on croise l’EP40 et une évolution appelée EP40-68. Ce détail est important, parce qu’il montre un ancrage industriel, Gallet ne fabrique pas tout en interne, mais sélectionne des fournisseurs de mouvements de haut niveau. Dans une collection, la présence d’Excelsior Park est souvent un argument, tant pour la qualité perçue que pour la cohérence historique des chronographes suisses de l’époque.
Autre pièce clé, le MultiChron Pilot, situé vers 1969. On y trouve une lunette tournante 12 heures, et des échelles tachymètre et télémètre, utiles pour mesurer vitesse et distance. La fiche mentionne un boîtier de 38 mm et des mouvements possibles, Valjoux 72 ou EP40. Là, on est sur des calibres très connus des collectionneurs, et sur une montre qui se place à la frontière aviation et sport mécanique, typique de la période.
La critique à poser, c’est que cette richesse de variantes complique l’achat. Selon les années, les cadrans, les échelles, les signatures, les calibres, tu peux te retrouver face à des pièces très différentes sous un même nom “Multichron”. Pour acheter juste, il faut accepter de vérifier mouvement, dimensions, et cohérence des éléments. Mais c’est aussi ce qui rend la chasse intéressante, parce que le Gallet Multichron n’est pas une référence unique figée, c’est une famille d’outils, construite par touches successives, au rythme des besoins des pilotes et des autres professionnels.
